So.So.So. Somebody, Somewhere, Some Time

So.So.So. est un dispositif interactif qui immerge le visiteur dans l’instant. Celui de la photographie, qui témoigne du réseau complexe de signes caractéristique de notre expérience du réel. Ce que découvre le visiteur grâce à des jumelles de réalité virtuelle, c’est un ensemble de panoramas sphériques qui rend compte d’un instant, le même, 7h47 du matin, en différent lieux, impliquant différentes personnes dans différentes situations.

Somebody, Somewhere, Some Time.

Explorant du regard ces « situations », le visiteur s’attarde sur certains détails, il glisse sur d’autres, traquant désespérément le sens dans l’agencement apparemment anodin de la scène. Lorsqu’il s’intéresse plus particulièrement à un élément de l’image, il glisse alors d’une scène à l’autre, créant les enchaînements, découvrant le montage de fait dont il est la cause involontaire. Passant ainsi d’un sujet à l’autre, d’une scène à l’autre, il ne comprend pas de suite que ce qui se projette sur l’écran, c’est son histoire qui s’écrit.

En effet, sur un écran de grande dimension, celui que découvre le public extérieur à l’action, c’est la trace de son regard qui peint à son rythme le parcours de chaque visiteur. C’est ici la « mémoire rétinienne collective », cet espace d’écriture, palimpseste dynamique, où s’étale pour un temps l’histoire de la découverte, la lecture singulière qui devient ainsi expérience collective. C’est sur cet écran que se donne à voir la différence des interprétations, lisibles au travers de l’histoire des moments de l’attention individuelle.

Au même moment depuis Internet, d’autres lectures se pratiquent. Sur le Web les mêmes images sont données à voir. Le parcours de l’internaute s’écrit lui aussi sur la rétine à mémoire qui s’avère unique, en temps réel dans l’exposition, visible à la demande sur le Net. Le partage de l’espace d’écriture et la confrontation des regards font de So.So.So. une expérience troublante où l’obscénité du regard de l’autre en action que la CRM donne à voir, révélant les tropismes intimes, rivalise avec la complicité nécessaire qui s’exprime dans la fusion des regards en un tableau dynamique collectif. Dans ce dispositif non linéaire, la linéarité du récit est reconstruite par la chronologie de l’expérience individuelle qui efface la trace trop ancienne pour mieux écrire le temps réel de l’action.

La fiction se fond dans le réel qu’elle contamine. Le visiteur en quête de sens créé par son parcours des explorations qui sont autant de lectures du récit. En déplaçant son regard d’un détail (d’un indice?) à l’autre, il organise le chaos d’informations en une interprétation de fait. Cette lecture individuelle, recrée la linéarité qui caractérise la fiction que nous connaissons en une trace qui s’inscrit à la surface de la « rétine à mémoire ».

Le récit littéraire, comme le récit cinématographique est une trace écrite, intentionnelle, organisée en discours. La trace laissée par le visiteur sur la « mémoire rétinienne collective » (Collective Retinal Memory = CRM) est une trace involontaire. Comme l’empreinte éphémère de nos pas dans le sable, elle dit où nous sommes passés et ce sur quoi nous nous sommes attardés. Mais comme cette trace dans le sable, elle disparaît, effacée par le te m ps ou par la trace laissée par les autres. Ce récit dynamique inverse le processus de narration. Les faits préexistent au texte et c’est leur découverte qui le crée. La lecture devient écriture. Intentionnels ou non, les indices qui peuplent chaque scène-image servent d’ancrage, d’embrayeurs, à une histoire que chacun se raconte et dont la rétine à mémoire témoigne. La simultanéité des événements représentés (7h47 am) contribue à raconter une histoire qui n’avance pas, tout entière écrite dans le présent. Le virtuel n’est plus alors dans la technologie qui le définit. Il est dans l’infinitude apparente des parcours, dans l’absence d’autoroute là où l’on souhaiterait des chemins de traverse et des sentiers pas trop rebattus. Notre expérience du monde n’est pas différente et vivre le monde c’est interpréter indéfiniment. C’est créer des liens et des passages entre les faits et les choses. Extraire du sens du chaos qui nous entoure. La narration est une intelligence singulière du monde. Le récit en est la transmission.

Dans le monde clos de la fiction, il y a crime, nécessairement. C’est l’accident qui justifie l’attention. C’est l’accroc dans le continuum apparent du quotidien. Le crime c’est parfois l’absence d’accroc et le fait de simplement donner à voir le monde dans la platitude organisée de son apparence. So.So.So. est la pièce à conviction d’un crime qui est masqué par l’anecdote et le quotidien. Le drame est probablement le fruit de la conjonction de l’inachèvement (ici du récit) et de l’inéluctable finitude du temps du spectacle comme du temps de vie.

Les trames narratives se superposent. Tout porte à penser que l’histoire issue des scènes que l’on nous donne à voir ne se dit qu’au présent figé d’une unité de temps qui est dans l’espace celle de la photographie. On cherche alors comment les personnages sont impliqués dans une histoire commune, qui semble bien ordinaire dans les lieux qui l’encadrent. L’environnement sonore répond à la même logique. Dans l’espace, la composition interactive de Jean-Baptiste Barrière mixe les faits, surimpose les indices. On repère dans le son la présence obsédante de l’information, du produit des médias. La radio, le son de la télévision qui comme le souligne la présence répétée des journaux, nous rappelle qu’une autre histoire, qu’on nous présente comme celle du monde, est en train de se dérouler, moins anodine mais plus lointaine : un sniper à Washington, des tchétchènes à Moscou, l’image de Saddam Hussein qui côtoie celle de Bush et celle de Charlie Chaplin en dictateur d’opérette. Deux histoires possibles donc, celle trivial de notre expérience immédiate du monde ou celle de sa représentation médiatique. Où réside le vrai drame ? Peut être ailleurs, dans la disparition de l’auteur, apparition fantomatique dans un parking, trace laissée dans le sable d’une plage, loin du monde et hors du temps, comme s’il voulait échapper au fait de dire l’histoire, pour vivre la sienne, enfin.

La Mémoire Rétinienne Collective à fait l’objet d’un premier dispositif, Art Impact, Collective Retinal Memory , présenté au centre Pompidou à Paris en 2000. Il s’agissait alors, en permettant au public d’explorer une série d’installations d’art contemporain (l’exposition La Beauté en Avignon) confrontée à des lieux sans intention esthétique (supermarché, abattoirs, carrières de pierre…) de s’interroger sur la confrontation des sujets réduits à l’aulne de la séduction rétinienne, en un ultime clin d’oeil à Duchamp.

maurice benayoun 2002-2003

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