Le tiers absent
Dââ¬â¢où vient le sentiment dââ¬â¢agression qui envahi la personne àproximité dââ¬â¢un inconnu, au téléphone, dans un lieu publique ? Ce nââ¬â¢est pas, bien entendu, le niveau sonore, probablement le même que celui de deux personnes qui parlent ensemble dans le même périmètre. La situation nous paraitrait naturelle en ce cas. Cââ¬â¢est probablement lââ¬â¢absence physique de lââ¬â¢interlocuteur en ce lieu. Comme si tout dââ¬â¢un coup la règle, la convention était brisée. Dans la liste des statuts acceptables, dans un lieu publique, il y a celui de la personne seule, avec ses angoisses, ses regards fuyants ou appuyés, son désir visible de briser la solitude ou au contraire de maintenir la distance. Il a le couple ou le groupe devisant de manière plus ou moins discrète.
Je me souviens dââ¬â¢un soir, il y a quelques années de cela, jââ¬â¢Ã©tais attablé àla terrasse dââ¬â¢un restaurant plutôt désert. A deux tables de mois deux hommes parlaient chasse. Il mââ¬â¢Ã©tait difficile de prétendre ne pas suivre contre mon gré leur conversation. Le niveau du dialogue montrait quââ¬â¢ils se sentaient comme chez eux et quââ¬â¢ils ne cherchaient pas àcouvrir leur propos dââ¬â¢un quelconque voile de confidentialité. La personne que jââ¬â¢attendais appela alors pour mââ¬â¢expliquer son retard. Il ne fallut pas moins de 20 secondes de conversation pour que mes voisins de table me fassent avec force et conviction remarquer que mon attitude était totalement vraiment inconvenante. Sur le coup jââ¬â¢ai été tellement surpris de lââ¬â¢ampleur de leur réaction alors quââ¬â¢ils ne sââ¬â¢Ã©taient pas un instant souciés de mon confort lorsquââ¬â¢ils parlaient entre eux que je nââ¬â¢ai pas su comment réagir. Sans me sentir pour autant coupable. Depuis les codes ont pris leur place qui préconisent dââ¬â¢Ã©viter ce type de pratique et de situation sans que pour autant on se soit interrogé sur leur motivation.
Plus récemment, àlââ¬â¢Ã©cole dââ¬â¢art de Monte Carlo, une étudiante (Leslie, je crois) faisait remarquer àPhilippe Baudelot, du Monaco Dance Forum, quââ¬â¢elle sââ¬â¢Ã©tait sentie frustrée, exclue dââ¬â¢un spectacle dans lequel le danseur semblait attacher plus dââ¬â¢importance àson impact sur son double-image numérique, issu de sa performance, quââ¬â¢Ã la qualité de sa relation au public, tiers exclus dââ¬â¢une relation amoureuse qui privilégie alors le reflet àla différence.
Cââ¬â¢est peut être làla clef de la frustration. Les relations sociales, conviviales ou spectaculaires, supposent le respect dââ¬â¢une convention relationnelle qui sââ¬â¢accompagne de rôles prédéfinis, de statuts calibrés qui sont la matière dââ¬â¢un marché consenti ou convenu. Sur cette scène du quotidien, lââ¬â¢Ãªtre physiquement absent fait figure de fiction et lui accorder plus dââ¬â¢importance quââ¬â¢Ã ceux qui dressent le spectacle, implicite ou explicite, de leur présence corporelle, devient une insulte manifeste, ou perçue comme telle. Cââ¬â¢est sans doute làlââ¬â¢effet de la complexité de lââ¬â¢application métaphorique des principes de la séduction àdes comportements sociaux qui nââ¬â¢en affichent pas ouvertement la finalité.
Lââ¬â¢Ãªtre seul et silencieux, le groupe vociférant ou lââ¬â¢harangueur patenté, constituent un locuteur et un spectacle potentiel ou déclaré qui mérite sa chance pour un interlocuteur et un public dont chacun de nous devient un candidat obligé. On ne fuit pas le spectacle de lââ¬â¢autre sans avoir de comptes àrendre, même sââ¬â¢il est gratuit, au risque de le payer cher.
Jââ¬â¢ai souvent dit que le dialogue était le modèle probable du dispositif symbolique interactif. Avec ses deux extrêmes : faire lââ¬â¢amour et faire la guerre. Mais la relation nââ¬â¢est pas nécessairement duelle et il conviendrait pour en exacerber les limites de jouer du tiers absent.
Sur les écrans un visage nous parle, il nous faut un peu de temps pour comprendre que cââ¬â¢est lââ¬â¢autre lââ¬â¢interlocuteur. Les cameras associées sont croisées et cââ¬â¢est àmon voisin (peut être hors de mon champ) que sââ¬â¢adresse la personne en face de moi. Il est possible que pour reprendre le dispositif de Close Encounters ce soit une situation de bar, ou chaque écran face nous parle àlââ¬â¢autre et que lââ¬â¢ensemble des images sur écran soit lââ¬â¢image dââ¬â¢un autre, ici présent, qui ne sait pas àqui parler ni àqui il parle.