Defining the future of art

— L’art après la technologie
Texte complet de l’article publié partiellement dans MIT, Technology Review #7, French edition.

Définir le futur de l’art

Voici la question à laquelle aucun artiste sensé ne souhaiterait avoir à répondre. Peut-être parce que le même artiste a, en général, le sentiment d’y répondre par sa pratique. Penser le contraire serait pressentir d’avoir fait les mauvais choix : qui caresserait le souhait d’être considéré comme un artiste du passé ? Le présent passe si vite.

Définir le futur de l’art devient un projet excitant si on le pense par la négative. Si l’on admet que l’art ne fait jamais où on lui dit de faire (ou du moins le prétend-il), cette tentative de définition revient à délimiter les territoires qui ne seront pas, dans les années à venir, ceux occupés par des pratiques sans cesse en déplacement.

Un obstacle s’élève malgré tout face à un tel projet, la mort du futur , enterré avec la modernité. Nous serions condamnés à revivre éternellement les fulgurances, les facéties et les accidents du passé.

L’art du futur sonne comme le titre d’un mauvais film de science fiction qui garderait un fumet sixties, technophile et optimiste, certes délicatement nostalgique mais un rien pitoyable. Définir le futur de l’art pourrait ressembler à un enterrement en règle de l’Art du Futur. Le projet n’est pas très festif mais la chose mérite d’être tentée pour que d’autres puissent se gausser d’en lister les failles et les contradictions.

De la méthode : traquer dans le présent les indices de tendances haussières touchant aux signes d’artisticité. Il se pourrait qu’on y découvre que les grandes mutations technologiques ont souvent un impact qui ne produit pas nécessairement de la technologie mais une autre lecture du monde.

L’art après la technologie

Il y a un an de cela je mettais à la décharge* le projet d’écrire un ouvrage de fond dont le titre serait : Art After Technology . Le sujet prend une actualité sans cesse renouvelée. La question du futur de l’art pourrait se trouver contaminée par ce qui n’est pour beaucoup qu’un épiphénomène auquel les invariants artistiques resteraient éternellement insensibles : la technologie.

Il semblerait bien que nombre de mutations significatives dans l’art de ces dernières décennies soient moins le fait de l’évolution des tendances du marché de l’art, marquée sur le court terme par les tactiques promotionnelles mises en œuvre par ceux qui construisent la cote, qu’elles ne soient liées à l’irruption capillaire des technologies de la communication et de l’information dans l’ensemble des champs de l’activité humaine.

Ce n’est pas une surprise mais cela nous suggère une série d’hypothèses en creux directement déduites des indices du présent.

Émettons l’hypothèse que l’histoire de l’art ne saurait se satisfaire d’un éternel recommencement comme de l’épuisement de son sujet. Que ses pages s’écrivent à l’encre sympathique pour ne devenir lisibles qu’un peu plus tard. L’art au futur serait avant tout celui du présent que l’on finirait par comprendre. Non dans l’idée d’un retour à la vision romantique de l’artiste maudit magistralement incarné par Vincent van Gogh, mais parce que les pratiques les plus actuelles ne relèvent pas du régime de reconnaissance qui prévaut dans le champ artistique, qu’elles ne répondent pas aux signes extérieurs d’artisticité répertoriés.

Si ce n’est pas une pipe, qu’est-ce que c’est ?

L’affirmation de Magritte résonne encore dans la tête de ceux qui se posent la question de l’art en termes de représentation. En écrivant sur la Trahison des images « ceci n’est pas une pipe », c’est par la négative que Magritte nous rappelle que face à une toile c’est une image que l’on voit. Ce n’est que plus tard qu’on rappellera que face à l’image c’est aussi de la peinture, face à la peinture c’est aussi de l’idéologie, face à l’idéologie c’est aussi un spectateur, face au spectateur c’est l’histoire qui se déroule et qu’il ne contrôle pas…

Ceci n’est pas une image

On n’a pas fini de mesurer l’impact du temps réel -la possibilité de recevoir le signe à l’instant même où il est produit- sur l’émergence des nouvelles formes symboliques. L’image n’est plus l’accomplissement du geste artistique, elle est un moment de son apparition. Elle est un moment d’un processus dont la définition devient le véritable travail d’auteur.

Ceci n’est pas une fenêtre

L’image n’est plus un simple trou dans le mur; la fenêtre qui dévoile tout en séparant l’espace d’observation de l’espace de représentation, qui maintient à distance l’objet du délit iconique.

On a pu dire que si la peinture ouvre une fenêtre sur le monde, la réalité virtuelle en ouvre la porte.

Ceci n’est pas dehors

L’extériorité du spectacle n’est plus un impératif de la représentation. L’immersion, comme la capacité d’un système de représentation d’accueillir le spectateur d’une manière qui autorise un comportement équivalent à celui qu’il a dans l’espace physique, devient une caractéristique possible du régime spectaculaire.

Ceci n’est pas le monde

L’inquiétude monte en pensant que les créations dites immersives , plongeant le spectateur à l’intérieur même de la représentation, pourraient neutraliser la distanciation, cette faculté inaliénable d’exercer sa liberté de pensée face à l’illusion spectaculaire. La création immersive contribuerait à la spectacularisation du monde, à sa déréalisation. La dénonciation situationniste de la société du spectacle se trouverait confirmée.

Si l’inquiétude était fondée, comment concevoir alors, qu’immergés comme nous le somme dans le monde physique, nous soyons capables de le penser librement?

Ceci n’est plus un spectateur

Le temps réel permet l’interaction, la prise en compte par l’œuvre de l’existence du spectateur, l’inscription du spectateur dans un univers de signes qui se donne à lire par la visite, qui se donne à vivre. L’immersion permet la création de situations symboliques, c’est la définition et l’activation de ses situations qui fait œuvre. Le spectateur s’est transformé en visiteur éprouvant le monde symbolique plus qu’en « interacteur » contrôlant la représentation.

Ceci n’est pas interactif

L’interactivité est une propriété intrinsèque de notre relation au monde, c’est la composante nécessaire de son intelligibilité. Celui-ci se donne à comprendre par le dialogue qui jusque dans ses extrêmes, faire l’amour et faire la guerre , constitue le référent ultime de l’interaction. Cependant cette interactivité n’est pas nécessairement déclarative . Au-delà d’une simple causalité, la prise en compte de son témoin par l’œuvre peut résulter de l’observation de son comportement, de l’interprétation, ou de facteurs extérieurs qui ne seraient pas déterminés par l’humain. On dit que ces œuvres sont « adaptives » et plus encore « responsives » puisque la « réponse » est bien un moment du dialogue.

Les œuvres génératives ne sont pas nécessairement interactives, l’art après la technologie ne refuse pas l’image, ne refuse pas l’objet, ne refuse pas le plaisir et encore moins sa déception.

Ceci n’est pas un objet

Il est pourtant plus souvent flux qu’objet . La matière symbolique s’est fluidifiée, elle a augmenté sa plasticité même s’il devient de plus en plus difficile de lui faire garder la forme qu’on tenterait de lui imposer. Le processus prend le pas sur la trace, le tracking (pistage, capture) sur l’empreinte. Pollock qui avait compris que l’œuvre pouvait être la rencontre du geste et de la surface serait surpris de voir la peinture projetée poursuivre sa trajectoire au delà de la toile. Amené à apprécier non l’objet toile transmuté par l’alchimie picturale mais le geste en suspend se déployant pour toujours dans l’espace, ou encore maculant le paysage à des lieux à la ronde. Changer le monde, au-delà de l’image.

Ceci n’est pas immatériel

L’immatérialité est loin d’être la sublimation de la pensée humaine, car a contrario , c’est parfois la projection de la pensée sur la matière qui donne cette intensité singulière, et que l’on s’attachera à (re)trouver. La réification du flux, de la pensée en action peut devenir une forme extrême de son affirmation, comme elle l’a été par le passé, mais en conscience, comme un choix assumé d’arrêter le temps pour pointer l’empreinte. Et l’on continuera d’opposer les deux faces de la même la même pièce: dématérialisation du sensible et réification de l’intelligible.

Ceci n’est pas un lieu

La création d’après la technologie n’a que faire de la démonstration, elle est l’utopie réalisée dans sa forme la plus pragmatique. Un non-lieu pour un procès à perpétuité, hors cadre.

Ceci n’est pas ici

La localisation de l’œuvre en réseau, multiplie instances, avatars, et formes d’apparition. Le code source est ailleurs, souvent dupliqué, copié, remanié. La localisation devient un enjeu d’écriture dans l’espace (locative art) mais pas une contrainte liée à la nature physique de l’objet artistique.

Ceci n’est pas là

La virtualité, cette propriété du monde physique dont la présence dans ce qui nous entoure n’attend qu’un prétexte d’actualisation, contamine la représentation. Le temps réel permet de l’appliquer aux formes symboliques. La conséquence en est que l’œuvre est moins dans ce que l’on perçoit que dans ce qu’il en adviendra. C’est en cela que l’image n’est plus que le témoignage du processus et non son achèvement.

Ceci n’est pas une nature morte

Adaptativité, réactivité et générativité suggèrent des productions qui travaillent le devenir comme matériau, au-delà des supports. L’œuvre est constituée tant qu’elle bouge encore. Le développement des biotechnologies offre un nouvel espace d’investigation pour un nombre croissant d’artistes qui travaillent le vivant comme matériau dont on commencerait à maîtriser l’écriture. Que l’ADN (Kac en acte… Lanier en intention) devienne le texte que l’on contribue à écrire, à la limite incertaine qui sépare le possible du souhaitable.

Ceci n’est pas nouveau

Si les technologies ont facilité le renouvellement, la surenchère devrait réduire la motivation pour le nouveau. La banalisation du spectaculaire en attente de transfiguration.

Ceci n’est pas unique

Après le numérique, l’œuvre unique constitue un vrai choix.

Ceci n’est pas reproductible

Mais si l’on a pu s’interroger sur la reproductibilité technique et son impact sur la nature de l’œuvre (W. Benjamin), c’est maintenant sa non-reproductibilité résultant de sa fluidité, de sa mouvance et de son caractère insaisissable qui fait question.

Ceci n’est pas possible

La virtualité s’intéresse au possible mais ne saurait s’en contenter, la quête de la diversité s’épuise parfois dans l’aléatoire, variante amnésique de la complexité. C’est pourtant souvent dans la définition du possible de l’œuvre que se glisse la liberté d’écriture.

Ceci n’est pas rare

Le savoir, le savoir faire et la possession de l’œuvre sont de plus en plus communément partagés. Il n’est pas rare pour certains de s’en inquiéter.

Ceci n’est pas à vendre

Il en résulte que plus l’œuvre est partout, moins elle est matérielle, plus sa détention est difficile avec les conséquences innombrables pour la marchandisation de l’œuvre. Si la rareté fait partie de la définition institutionnelle de l’œuvre, c’est l’œuvre qui devrait s’évanouit avec sa dilution interstitielle entre espace physique et espace numérique. Mais elle survit à l’épreuve, c’est la définition de l’art qui aura glissé.

Ceci n’est pas ce que vous voyez

L’essentiel du processus est invisible, en amont du sensible, l’image, le son, c’est lui qui donne le sens, mais il ne suffit pas à le manifester.

Ceci n’est pas coupé du monde

Les mêmes technologies qui ont permis l’immersion du visiteur permettent aussi la fusion entre fiction et réalité . Après l’irruption de la réalité dans la fiction (téléréalité, info-spectacle, docu-drama…) c’est la fiction qui s’insinue dans la réalité. Au-delà de la dérive spectaculaire, de la téléréalité, de l’événementiel à outrance, l’espace physique, souvent en ville, constitue un support/medium qui se travaille en profondeur. Les pratiques mixtes, réalité augmentée, géolocalisation, action urbaine deviennent des terrains de jeu artistiques à une autre échelle.

Ceci n’est pas qu’un jeu

Pour déjouer la spectacularisation de la société, la pratique de la fusion doit être critique , elle déborde de l’espace urbain vers l’espace politique et social. Deux tendances s’esquissent l’une plus documentaire dont on pourrait se demander si elle s’exprime sur le bon terrain, l’autre militante qui tente d’infléchir la compréhension par l’action souvent intrusive, parfois violente.

Ceci n’est pas politiquement correct

Lassée par l’injonction éthique, une tendance pourrait se développer qui serait foncièrement politiquement incorrecte au nom de la libre expression et de l’exploration des limites.

Ceci n’est pas technologique

Un des plus grands impacts de la technologie sur l’art sera probablement son refus catégorique par le milieu, et les projets fleurissent déjà nombreux de créations low tech et déconnectées (unplugged) dont on peut difficilement ignorer que la technologie y est trop visiblement rejetée pour qu’elle n’en soit pas le véritable sujet.

Ceci n’est pas mince

Prenant comme un dogme l’humour duchampien, traquer l’infra-mince reste le mot d’ordre de ceux qui croient qu’il s’oppose au spectaculaire alors que le plus souvent, brandit comme un label, il devient synonyme d’inconsistant .

Ceci, c’est pas moi qui l’ai fait !

La création participative, la production collective, l’anonymat, les identités multiples, le sampling , les ready made , l’open source, le copyleft et le creative commons contribuent à brouiller la notion d’auteur unique sans pour autant affecter la revendication, l’appropriation et les processus de validation.

Ceci n’est pas fini

*www.the-dump.net : décharge à projets que je ne réaliserai probablement pas. Encore un futur de l’art qui tarde à s’actualiser.