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2008-09-19

Spermission

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Paysage fautif, Marcel Duchamp, 1946

25 février 2007 (oubli réparé)
Players: Marcel Duchamp, Nicolas Bourriaud, Beaux Arts Magazine

Paysage Fautif
1946, sperme sur satin

Précurseur s’il en fut, Marcel Duchamp a aussi été un des tout-premiers à produire du bio art. Son Paysage fautif, l’est à plus d’un titre, figurant, à son corps consentant, la carte d’un pays pas sage, témoignage indéniable du processus de création interrompu, sperme sur satin détourné de sa destination première.

Deux lectures possibles du “processus de production”:

Soit ce paysage spermatique correspond à une “pollution nocturne” sévèrement condamnée dans les pensionnats de la fin du 19ème et début du 20ème siècle;
Soit il est le témoignage fortuit de la volonté d’émettre hors du sujet pour ne garder de l’acte que le plaisir, probablement supérieur dans des draps de satin.

Dans les deux cas le plaisir joue un rôle déterminant traduisant une recherche permanente chez Duchamp. Dilettante affirmé qui délaisse l’art de métier pour une pratique apparemment libérée des normes et des contraintes, pour enfin jouir du plaisir du renouvellement permanent. Plaisir intellectuel de constructions sophistiquées dans lesquelles le coup d’échec jamais n’abolit le hasard du verbe et le plaisir de la chair offerte qui n’a pas de prix. Il est d’autant plus surprenant de constater que les suiveurs/suivistes n’ont pas retenu du maître cette leçon de choses. Dans le milieu autorisé en effet, plus le propos est docte plus le visage fermé, comme si le code en vigueur cherchait le sérieux de l’intention dans l’humour et le plaisir de l’acte. Celui-ci déculpabilisé par sa remise dans le droit chemin d’une fécondité sinon souhaitée, du moins acceptable.
De l’autre côté de la planète la lecture est toute autre sur la base des mêmes indices: En 2005, une exposition Duchamp à Tokyo arrachait au commentateur nippon une réflexion agacée sur les délires sans intérêt d’un obsédé sexuel pathétique, rayant d’une phrase la légitimité d’une lignée fécondée sur le satin, certes un peu sec, maintenant.

Dans sa trivialité outrée, le geste n’en est pas moins remarquable. Il n’est pas innocent non plus que ce message soit présenté comme un tableau (paysage envoyé à sa maîtresse). Ce n’est pas une lettre parfumée. L’émission de Marcel pour sa belle se présente comme une création. La production de l’artiste qui se refuse de l’être devient littérale: Le sperme de Duchamp et la merde de Manzoni, le projet et le déjet. D’un côté la promesse définitivement non réalisée, ou plutôt l’affirmation peut être dérisoire de la supériorité de l’artiste sur la nature, qui crée, le monde (le paysage) comme représentation, en refusant de créer à son image. Peut-être plus que Fontaine, réceptacle standard industriel élevé au rang d’œuvre d’art, l’émission jouissive constitue un manifeste du ready selfmade génétiquement vrai, abstraction lubrique codée dans la masse, fusion du medium et du message qui replace l’artiste à l’origine absolue de l’œuvre, à la fois magistrale et dérisoire.

Le projet :
L’alchimie duchampienne et l’alchimie manzonienne sont diamétralement opposées : la réduction du sperme en amour et la mutation de la merde en or supposent un rapport différent au destinataire, à l’instance de validation, au stock exchange des valeurs symboliques convertibles en plaisir ou en dollars. Duchamp fait partie de ces artistes qui ont choisi de fréquenter le monde de l’art comme activité alimentaire pour mieux par ailleurs, et à compte d’auteur, donner de sa personne à vide.

Le projet donc est un projet de carrière d’artiste fondé sur le relevé systématique de ses émissions, tout ce qui émane de son corps soigneusement recueilli et répertorié, et non stocké mais envoyé aux instances appropriées: la galerie, la banque, le partenaire amoureux, la famille, l’armée, le laboratoire, le gouvernement. Le revenu s’il y a lieu de la distribution servira à continuer d’alimenter le corps en fluides, solides et stimulations de tous ordres.
Une version extrême consisterait pour l’artiste à être alité, de multiples perfusions et cathéters alimentant et prélevant sans discontinuer ce que le corps absorbe et ce qu’il produit. Le corps devient alors l’alambic, à l’image simplifiée que proposent Vaucanson ou Wim Delvoye, de l’alchimie artistique qui réduit l’art à l’exercice de ses fonctions organiques, l’expression la plus rigoureuse de son individualité, et sa pratique connectée au corps social comme ultime processus de survie.

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